1
Gratter le pare-brise, allumer les feux et rouler dans la nuit et le brouillard, pas d'alternative ce matin-lĂ .
Les ombres s'agitent au bord de la route et la musique guillerette dans l'autoradio n'y peut rien, l'ambiance est flippante.
Comme pour confirmer cette sensation, quelque chose est lĂ , me bloque le passage et me force Ă  m'arrĂȘter. C'est trop bas pour ĂȘtre un homme, ce qui me rassure un peu, mais c'est massif, davantage qu'un sanglier, mĂȘme trĂšs gros.

2
La chose sur la route, Ă  moitiĂ© cachĂ©e dans la nuit et le brouillard, relĂšve soudain la tĂȘte et je distingue deux yeux brillants, deux petits yeux rouges, qui me fixent.
Freddy Mercury s'Ă©gosille dans ma radio tandis que la terreur m'envahit.
Je reste figée, les mains sur le volant et le monstre, parce que c'en est un, je le sais, je le sens, se rapproche.
Alors qu'il avance vers ma voiture, je distingue mieux ses traits. Et ma terreur passe au cran supérieur.

3
On dirait qu'il se déplie, qu'il se déploie tandis qu'il avance. Ses épaules roulent, ses muscles ressortent, et ses yeux continuent de me fixer. Ce n'est pas un loup. Ce n'est pas un ours. C'est quelque chose de plus gros qui semble tenir un peu des deux.
Il touche le capot à présent et ses yeux ne me quittent pas.
Queen chante"Don't stop me now" dans l'autoradio et je réagis enfin. J'appuie de toutes mes forces sur l'accélérateur, et je fonce.

4
Le monstre vole, renversé, dans un bruit de tÎle qui couvre un instant la musique, et je continue, aussi vite que je le peux. Mais la route est verglacée et je sens les commandes m'échapper. La vitesse m'a entraßnée et j'ai beau freiner maintenant, ma voiture glisse comme sur une patinoire.
Un regard rapide dans le rétroviseur me glace. Le monstre est là, derriÚre. Il arrive.
Soudain c'est la sortie de route, le fossĂ©, la voiture qui se retourne et ma tĂȘte contre le volant.

5
J'ai mal. J'ai mal Ă  la tĂȘte, au dos et aux jambes. J'ai mal partout. Il y a quelque chose de chaud et de visqueux sur mon visage. C'est du sang.
J'ouvre les yeux, hĂ©bĂ©tĂ©e, choquĂ©e. Et je hurle en voyant la bĂȘte, juste en face de moi, qui me regarde, qui s'approche jusqu'Ă  me toucher. Je n'arrive pas Ă  bouger, je ne peux pas fuir, seulement crier. Mais la route est dĂ©serte, il fait encore nuit, et personne ne m'entend.

6
La bĂȘte passe sa langue sur mon visage, je la sens, chaude et rĂąpeuse et j'arrĂȘte de crier. Je la regarde dans les yeux.
Tout est confus, soudain, je suis perdue.
Je vois une femme, en face de moi. Je sens le goût de son sang sur ma langue. Et je comprends alors ce qu'elle m'a fait.
Depuis j'attends. Je reste dans les ombres sur le bord de la route, dans la nuit et dans le brouillard. BientĂŽt ce sera mon tour. BientĂŽt ce sera le vĂŽtre.

@LucilePeyre ça laisse plein d'ouvertures et de réflexion. TrÚs beau texte.

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